2005/2006
Les gens avaient commencé à arriver une heure plus tôt. La plupart s’assirent sur le sol. Il y avait des bancs au fond de la salle et des tabourets en plastique dans un coin mais la plupart s’assirent sur le sol.
(Nous considérerons qu’il est 11 heures du soir, cher lecteur, lorsque la projection commence.)
Les premières images illuminèrent les murs.
Il s’agissait de diapos sépias d’un genre démodé : des superpositions de scènes, de visages et de fragments de corps. La projection de visages sur des fragments de corps, de scènes nocturnes sur des visages, des végétaux, des regards, des antiquités.
(“La communion se passe en silence… La communion se passe en silence” annonçaient les affiches (en fait, des agrandissements photocopiés des cartons d’invitation) accrochées dans le hall. Et, en caractères plus petits : “The Intimate Photoplay”).
Une intensité inhabituelle commença progressivement à envahir l’atmosphère.
(Body Snatchers).
C’étaient des images d’un genre démodé. Le type de diaporama quasi-anthropologique, quasi-psychanalytique que les gens associent facilement à l’art des années vingt. Mais, tandis que se déroulait la projection, il devint progressivement clair que ce soir autre chose était en jeu. Ces visions étaient terriblement attirantes, mais tourmentées : des effigies mentalement séduisantes, travaillées par l’histoire autant que par l’intimité. La solitude. Les multitudes. Le retour du refoulé. Les déclins individuels. Des figures hantées, mais manquant d’aplomb.
“The Intimate Photoplay “, annonçaient les affiches dans le hall.














Sur les visages et les corps, il apparaissait de Varanasi à Udaipur, de Colombo à Mirissa, Palm Springs, New York, Amsterdam et Barcelone. Il y avait aussi des peintures, des dessins, des sculptures et des pages de livres, des extraits de films, des buissons de bougainvilliers ou des forêts de palétuviers. Des tâches et des pourritures. Des paysages convexes, des autoportraits.
C’était ses voyages. Ces formes, ces silhouettes, c’étaient ses souvenirs.
Il convoqua des modèles. Il utiliserait leurs corps comme surface de projection, comme autant d’écrans capables de raviver les dix dernières années. Les modèles rejoindraient ses fantômes.
Le dispositif :
Toujours le soir, pas plus d’une heure, du velours noir aux murs, le projecteur comme unique éclairage braqué sur un tabouret. Chacun d’entre eux interrogés dans cette lumière crue. Trois axes de prise de vue, Leica à gauche et Pentax à droite. S’asseoir, ralentir sa respiration, bouger très lentement, fermer les yeux, ouvrir les yeux, pivoter, se redresser, affronter la succession diapositive sur un jazz des années quatre-vingt.
Il fallait bien que quelqu’un teste ce dispositif. Les deux premiers soirs, je posai donc armé de télécommandes. Puis vint Alexandre. Je le photographiai sans le connaître, le raccompagnai au métro le plus proche. Il faisait froid en février. Le quatrième soir, Jean-François et Sébastien vinrent ensemble mais posèrent séparément. Jean-François fut très calme. Sébastien n’arriva pas à se concentrer, je n’arrivai pas à le diriger. Ensuite, le séduisant Jérôme, beau gosse, peau de nacre, courbes sensuelles. Je lui prêtai un boxer Dim humide, détournai le regard lorsqu’il se déshabilla dans l’entrebâillement d’une porte. Puis Vincent, timide et intrépide, gêné et excité. Nathalie, la première femme qui posait pour moi. Douce, exotique et silencieuse. Flattée. Le neuvième et dernier soir, Séverine et ses boucles d’argent, ses grands yeux d’un brun narquois et sa bouche tellement sexy.
Qu’assignes-tu à comparaître ?
(Romaric Vinet-Kammerer)






